ALLOCUTION DE RAYMOND OLFF LE 17 MAI 2002
POUR LA PARUTION DU LIVRE DE LEON TINELLI

"L'ALSACE RESISTANTE DE JUIN 1940 A 1945"

Au nom de l'Association Nationale des Anciens Combattants de la Résistance, j'ai le grand plaisir de saluer la parution du livre de Léon Tinelli sur la résistance alsacienne, qui, à n'en pas douter, fera date dans la mémoire de notre région.
Les événements qui sont relatés dans ce livre remontent à une soixantaine d'années, mais ils n'en sont pas moins étroitement liés à l'actualité
60 ans après la période la plus sombre, mais aussi la plus glorieuse de notre histoire, nous voici à nouveau confrontés avec les spectres du passé, dont nous espérions être débarrassés à jamais.
Après les années noires, nous avions cru entrer dans une ère de liberté, de démocratie et de justice.
Nous avions cru que l'expérience du fascisme, de l'occupation nazie, que le sacrifice de tant de nos frères mettraient nos concitoyens à jamais à l'abri des tentations du racisme, de l'exclusion, de la xénophobie, de l'antisémitisme.

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Fort heureusement, les évènements récents ont donné l'occasion à notre peuple ,et particulièrement à notre jeunesse, de manifester sa foi républicaine, par les puissantes démonstrations du 1er mai, et de faire de l'élection présidentielle un référendum contre les thuriféraires du fascisme.
Mais, si 80 % de la population a montré sa fidélité aux valeurs de la république, il n'en reste pas moins que près de 6 millions d'électeurs de notre pays suivent les mots d'ordre du Front de la Haine
Dans notre province d'Alsace, qui, plus que d'autres, a souffert de la barbarie fasciste, même si nous n'avons plus le privilège - peu enviable - de figurer en tête du tableau d'honneur de l'extrême-droite, 1 électeur sur 5 reste fidèle à ses thèmes.
Chaque républicain, chaque démocrate doit faire son examen de conscience, face à cette situation.
Il faut se souvenir de ce que fut le martyre de l'Alsace, le sacrifice des meilleurs de ses fils.

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L'ouvrage de Léon Tinelli vient à propos, en donnant sa place à la résistance populaire alsacienne, que l'historiographie officielle a négligée, quand elle ne l'a pas ignorée.
N'est-il pas scandaleux que le réseau Wodli, qui a écrit une des plus belles pages de la résistance alsacienne, n'est toujours pas, à ce jour, reconnu comme formation résistante ?
Comme nous le rapelle Léon Tinelli "en axant sur le drame des incorporés de force l'essentiel de l'histoire alsacienne, on a délibérément amenuisé les pages héroïques de la résistance populaire et ignoré celles de la collaboration" .
En omettant d'écrire l'histoire de la collaboration, on a réduit la responsabilité des dirigeants politiques, économiques et spirituels de l'époque, qui dès 1936 avaient pour devise "Plutôt Hitler que le Front Populaire".
La résistance héroïque du peuple alsacien ne constitue pas seulement un chapitre glorieux de notre histoire, de notre mémoire.
Résister est un mot d'ordre toujours valable, toujours actuel , qui convient à notre jeunesse.
C'est la necessité du combat, qu'il faut mener pour les idéaux de la république et de la démocratie.

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J'ai devant moi le livre de Tinelli.
C'est avec une grande émotion que sur sa couverture j'ai découvert l'avis sinistre du tribunal hitlérien proclamant l'exécution - à la hache - , le 1er Juin 1943, de René Birr et de ses compagnons.
René fut mon camarade et mon meilleur ami.
Nous avions le même âge.
Ensemble nous avons usé nos fonds de culottes sur les bancs de l'école communale. Ensemble nous prenions le train pour nous rendre dans nos établissements scolaires de Colmar.
Et surtout, malgré notre jeune âge, nous avons milité ensemble, lui aux Jeunesses Communistes, moi aux Jeunesses Socialistes.
Ensemble, dans l'union la plus étroite, nous avons lutté pour les idéaux du Front Populaire ; nous avons manifesté pour le soutien à l'Espagne Républicaine, contre l'agression fasciste, ensuite contre le sinistre accord de Munich , antichambre de la guerre et de l'occupation.
Puis, l'invasion nazie nous sépara. Le dernier souvenir que je reçus de lui fut une photo, le montrant , rieur au milieu de ses camarades de travail .

René était resté en Alsace, vouant sa vie à la lutte contre l'envahisseur fasciste, alors que, réfugié dans la zone sud , j'avais, quant à moi rejoint une unité des "Francs Tireurs et Partisans" .
C'est en février 1943, que j'appris l'affreuse nouvelle de sa condamnation à mort, en même temps que celles de Auguste Sonntag, avec qui j'étais également lié d'amitié, d'Eugène Bœglin, d'Adolphe Murbach.
Lorsqu'au printemps 1945 , encore sous l'uniforme, j'ai retrouvé mon village, ma première démarche fut pour Eugène, le père de René. Sa maman n'avait pas survécu à son chagrin.
Eugène me confia les lettres que son fils lui avait envoyées de la prison, - 8 longues lettres très émouvantes-, certaines passées par la censure nazie, d'autres transmises clandestinement par un de ses gardiens.
Dans les lettres qu'on l'autorisa à écrire une fois par mois, il cherchait à consoler ses parents , leur recommandait d'aller respirer l'air frais des forêts vosgiennes, affirmait sa foi en son idéal, en faisant preuve du même courage exceptionnel qu'il montra devant ses juges .
Le jour même de sa condamnation René écrivit une longue lettre à ses parents. Il y fait le bilan de sa vie de militant communiste, et dit qu'il ne regrette pas de donner sa vie pour son idéal. Il exprime l'amour qu'il porte à ses parents :
"Pour vous , j'aurais souhaité une meilleure issue à cette affaire, mais les choses étant ce qu'elles sont, il faut gravir ce chemin. Soyez courageux, et surmontez votre chagrin. Vous pouvez vous montrer avec fierté et la tête haute".
Il resta jusqu'au 1er juin dans sa prison de Stuttgart, date à laquelle il fut décapité à la hache.
La veille de son exécution, après avoir été informé du rejet de l'appel interjeté par ses parents, il leur écrivit une dernière lettre qu'il termina par ces mots : "Adieu à tout jamais de votre René "
Auguste Sonntag ajouta de sa main : "mon dernier amical salut à tous mes amis de Réguisheim et des environs"

Par la suite, je sus que René avait eu une attitude héroïque devant le Volksgerichtshof. Il déclara :
"Nous avons rassemblé des armes pour vous chasser de notre pays. Vous allez périr, même si moi, je dois mourir. Notre peuple sera libre ; notre exemple, en liaison avec la lutte héroîque de l'Armée Rouge, fera se lever des milliers de combattants"

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Le sacrifice de René Birr, et de tous les combattants héroïques, qui ont donné leur vie pour la liberté, restera un exemple vivant pour la jeunesse de notre pays, ainsi que pour les générations futures.

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Léon Tinelli, merci de nous avoir donné ce livre.

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